Une expérience relationnelle des frontières du « moi » et du « nous »
L’étranger est souvent pensé comme celui qui vient d’ailleurs.
Pourtant, le sentiment d’étrangeté semble moins lié à une distance géographique qu’à un décalage relationnel, lorsque les codes sociaux et culturels d’un individu ou d’un groupe cessent d'aller de soi pour l’autre.
Ce décalage, source de tensions et de l’angoisse du « non-chez-soi » heideggérien, questionne non seulement nos frontières individuelles et collectives, mais aussi notre sentiment, souvent illusoire, de familiarité.
Le terme “étranger”, dans son étymologie latine extraneus, renvoie à ce qui est extérieur.
L’extérieur suppose nécessairement un intérieur : un groupe, une norme, un système de référence par rapport auquel il se distingue.
Il suppose aussi une frontière : une distinction entre ce qui appartient et ce qui n’appartient pas.
Au sens juridique, cette distinction est souvent formalisée par la nationalité.
Le droit français stipule, par exemple, que « sont considérées comme étrangers les personnes qui n'ont pas la nationalité française » (article L.111-1 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile).
L’étranger apparaît alors comme une catégorie objective, définie par son extériorité au cadre national.
Pourtant, cette définition ne suffit pas à saisir pleinement sa réalité sociale.
Simona Cerutti, historienne moderniste italienne, montre dans ses travaux sur la Savoie du XVIIIe siècle qu’une personne peut venir d’ailleurs sans être considérée comme étrangère, tandis qu’une autre, installée depuis longtemps, peut l’être lorsqu’elle n’est plus reconnue comme appartenant au réseau local.
Ce n’est alors plus l’origine lointaine ou le statut juridique qui définit l’étranger, mais sa relation à un cadre collectif de reconnaissance sociale.
L'étrangeté comme expérience du décalage
En ce sens, l’étranger est celui dont la manière d’être, de parler ou d’agir échappe aux codes d’un cadre donné.
Il apparaît dans la relation, dans le langage, les comportements, les formes d’expression, les modes de vie ou les codes sociaux, lorsqu’une présence devient difficile à lire, à situer ou à reconnaître.
La hiérarchie des valeurs, les manières d’exprimer ou contenir les émotions, ainsi que les formes de respect, de désaccord ou de mécontentement peuvent alors différer profondément d’un cadre social à un autre.
Tant que ces différences restent compréhensibles, elles peuvent être intégrées.
Mais lorsqu’elles ne trouvent plus leur place dans un cadre de reconnaissance partagé, qu'il soit amical, familial, communautaire ou national, le décalage devient plus difficile à interpréter.
C’est dans cet écart, perçu comme irréconciliable avec les repères du groupe, que naît le sentiment d’étrangeté.
Plus les codes deviennent illisibles, plus le sentiment d’étrangeté tend à s’intensifier.
Dans L'Étranger, de l’écrivain et philosophe français Albert Camus, Meursault n’est pas étranger parce qu’il vient d’ailleurs, mais parce qu’il ne correspond pas aux attentes du groupe.
Il ne manifeste pas l’émotion attendue, ne réagit pas selon les normes sociales et ne partage pas le langage implicite du collectif.
Lors de l’enterrement de sa mère, il ne pleure pas.
Ce n’est pas tant l'attitude qui choque que ce qu’elle rend impossible : une lecture commune de la situation.
Le décalage avec les repères habituels provoque une réaction du collectif. Dans le cas de Meursault, celle-ci prend la forme de la méfiance et la suspicion.
En échappant aux comportements attendus, l’étranger révèle et fragilise implicitement les repères à travers lesquels le groupe se reconnaît et se maintient.
Quand le familier devient étrange
L’étrangeté révèle moins une altérité absolue qu’une tension intérieure : celle de la frontière entre ce qui est reconnu comme appartenant au « moi », ou au « nous », et ce qui lui échappe.
Elle ne renvoie donc pas uniquement à un extérieur radical, mais aussi à l’instabilité des repères à travers lesquels nous construisons un sentiment de familiarité et d’appartenance.
Cette expérience est au cœur de la pensée du philosophe allemand Martin Heidegger à travers le concept de l’Unheimlichkeit, souvent traduit par « étrangeté inquiétante » ou « non-chez-soi ».
Le terme unheimlich désigne littéralement la perte du caractère familier du monde : le moment où ce qui semblait évident ou stable cesse soudain d’aller de soi.
L’étrangeté ne surgit alors plus seulement face à une différence extérieure, mais lorsque le familier lui-même devient incertain.
L’angoisse (Angst) joue ici un rôle central, car c’est à travers elle que le sujet fait l’expérience de l'Unheimlichkeit, ce sentiment étrange de ne « pas être chez soi ».
Cette angoisse ne renvoie pas à la peur ou à l’effroi, mais à une rupture avec l’illusion de stabilité à travers laquelle le monde nous semblait jusqu’ici familier et maîtrisable.
« Le Dasein (être-là) est originellement unheimlich (non-chez-soi) »
— Martin Heidegger, Être et Temps
En ce sens, l’angoisse que peut susciter la rencontre avec l’étranger ne révèle peut-être pas uniquement une altérité extérieure ou les frontières à travers lesquelles nous nous définissons, mais aussi et surtout un déplacement du regard sur notre propre « intérieur ».
Ce décalage étrange offre en réalité l'espace et le recul nécessaires pour rendre visibles nos propres codes, individuels ou collectifs.
Et le caractère étranger de ce que nous avions l’illusion de considérer comme familier.
Liste ordonnée
Liste non ordonnée
Text en gras
Mise en emphase, italique
Si vous souhaitez échanger, collaborer ou partager des perspectives, n’hésitez pas à nous contacter.
