Des lectures universelles ethnocentrées au Chaos-Monde relationnel
Un grand récit, ou métarécit, pour reprendre le terme du philosophe français Lyotard, désigne une vision globale du monde cherchant à donner une lecture commune de l’Histoire, des sociétés, voire du devenir de l’Humanité.
Ces récits produisent une architecture symbolique participant à structurer les imaginaires, ainsi que les formes de cohérence et de sens qui orientent les mouvements collectifs.
Mais historiquement et culturellement situés, ils tendent aussi à projeter leurs propres normes, hiérarchies et référentiels comme grilles universelles de lecture du réel.
À travers leur propre manière d’ordonner le monde, cette quête d’universalité peut paradoxalement entraîner le désordre.
Ou révéler l’existence d’un ordre du monde que certaines perspectives ethnocentriques percevaient jusque-là comme chaotique.
Au-delà des intérêts matériels ou rationnels, les sociétés se construisent également autour de significations partagées qui donnent sens à l’action collective et façonnent leur rapport au réel.
Le philosophe et psychanalyste d’origine grecque, Cornelius Castoriadis, désigne ce processus comme l’institution imaginaire de la société.
« La société est institution imaginaire d’elle-même. »
— Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, 1975
À travers notamment les mythes, les récits historiques, les légendes, les symboles ou même les récits ordinaires du quotidien, les collectifs tissent et créent eux-mêmes des systèmes de représentation qui influencent la manière dont ils se perçoivent.
Ils construisent ainsi une cohérence narrative à travers laquelle ils interprètent leur trajectoire collective et donnent sens à un certain ordre social.
Ces ordres symboliques reposent sur des référentiels implicites qui définissent ce qui est perçu comme légitime, acceptable, désirable ou, à l'inverse, déviant, marginal, à contre-courant, voire insensé.
Ils dessinent ainsi une hiérarchie symbolique à travers laquelle le réel est interprété, organisé et rendu intelligible. Ces hiérarchies s'observent dans la façon dont les sociétés attribuent une valeur différente à certains groupes, rôles ou représentations.
Les récits dominants ne se contentent pas d'y occuper une position centrale : ils contribuent également à définir les critères à partir desquels cette position de référence est reconnue comme légitime.
Les versions ethnocentrées de l’ordre du monde
À travers leurs récits de référence, les sociétés construisent non seulement leur propre ordre symbolique et leur compréhension d’elles-mêmes, mais aussi leur interprétation du monde qui les entoure et de la place qu’elles y occupent.
En interprétant le monde à partir de ces cadres de référence, elles tendent ainsi à considérer implicitement leurs propres référentiels comme privilégiés.
Si cette dynamique est souvent associée à certains récits occidentaux, la tendance à se penser comme centre ou détenteur d’un ordre supérieur ne leur est pas propre.
L’Empire chinois se concevait comme l’« Empire du Milieu », centre civilisationnel entouré de périphéries plus ou moins éloignées de son ordre culturel. La vocation universelle du califat dans certaines conceptions historiques de l’islam constitue un autre exemple de ces formes de centralité symbolique.
L’anthropologue Claude Lévi-Strauss souligne, dans Race et Histoire et Tristes Tropiques, que presque toutes les sociétés humaines ont tendance à considérer leur propre culture comme la référence normale ou centrale.
On parle alors d’ethnocentrisme, qui se définit par la tendance à vivre sa propre culture comme une norme implicite à partir de laquelle sont perçues et jugées les autres cultures, croyances ou manières d’habiter le monde.
« Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. »
— Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1952
Ainsi, bien que toujours historiquement et culturellement situés, certains grands récits, notamment culturels et civilisationnels, peuvent se prétendre universels, porteurs d’une conception privilégiée de l’ordre du monde face à ce qu’ils considèrent comme la « barbarie », l’« obscurantisme », l’« égarement », l’« ignorance » ou l’« archaïsme ».
Cette volonté d’étendre leurs propres versions du monde au-delà de leur contexte d’origine peut parfois prendre la forme d’un impérialisme symbolique.
Le terme vient d’ailleurs du latin impero, associé à l’idée d’ordonner, de classer ou d’organiser.
Outre le fait que ces prétentions à l’universalité ont souvent produit, dans l’Histoire, tensions, fragmentations ou conflits, le vrai paradoxe est peut-être ailleurs.
Le paradoxe des ordres universels et le Chaos-Monde
Faute de partager les mêmes référentiels, les différentes versions de l’ordre du monde tendent à se percevoir mutuellement comme chaotiques, chacune interprétant le réel à partir de ses propres grilles de lecture.
Car ce qu’un référentiel désigne comme désordre ou comme « chaos » correspond parfois simplement à un ordre du monde échappant à sa propre centralité et à ses classifications.
Ce renversement rejoint la notion de « Chaos-Monde » d’Édouard Glissant.
Pour le poète et philosophe martiniquais, le monde contemporain n’est ni un ensemble stable de civilisations séparées, ni un mouvement linéaire vers un modèle universel.
Il est traversé par des circulations permanentes, des créolisations, des hybridations et des relations imprévisibles.
Le Chaos-Monde ne désigne donc pas le désordre.
Il décrit un monde multiple, relationnel et interconnecté.
Un monde composé d'histoires, de mémoires et de trajectoires qui s’entrecroisent, sans pouvoir être réduites à une seule lecture civilisationnelle ni à une définition unique de l’ordre qu’elles devraient suivre.
Dans cette conception, l’ordre du monde échappe précisément aux lectures ethnocentriques, ainsi qu’aux centres qui cherchent encore à le fixer depuis une position de centralité unique.
Ce qui apparaît comme chaos depuis certains référentiels n’est alors parfois que l’expression d’un ordre qui leur échappe.
L’histoire d’un monde dont personne ne détient ni le commencement, ni la fin.
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