Réflexions sur les croyances collectives et le crédit accordé aux formes institutionnelles
Nous héritons de croyances collectives comme nous héritons d'institutions.
Les premières participent à façonner les secondes, tandis que les secondes orientent en retour certaines de nos croyances.
C'est notamment parce que nous leur accordons du crédit, mais aussi parce qu'elles contribuent à renforcer ce crédit, que les formes institutionnelles peuvent s'établir, se maintenir et se transmettre.
Comment croyances collectives et formes institutionnelles s'influencent-elles mutuellement ?
Notre rapport au réel n’est pas réductible à ce que nous percevons ou expérimentons.
Comme l’illustre l’allégorie de la Caverne de Platon, les apparences et les représentations auxquelles nous avons accès et auxquelles nous sommes habitués participent à ce que nous tenons pour vrai.
Notre rapport au réel engage ainsi non seulement la perception et l’expérience, mais aussi l’interprétation que nous en faisons.
Or, ces interprétations sont notamment influencées par l’environnement socioculturel dans lequel nous évoluons.
À travers le langage avec lequel nous nommons le réel, les formes d’interaction auxquelles nous sommes exposés et habitués, les attitudes normalisées ou encore les systèmes symboliques et de valeurs dans lesquels nous évoluons, nous héritons de cadres d’interprétation qui contribuent à façonner ces représentations et à en rendre certaines évidentes à nos yeux.
Certaines de ces représentations, lorsqu’elles sont tenues pour vraies sans que leur conformité au réel soit nécessairement établie, peuvent être qualifiées de croyances.
Dans certains environnements socioculturels, on pourra ainsi être davantage enclin à tenir pour évidente la croyance selon laquelle « la propriété privée constitue une manière légitime d’organiser la possession des ressources », tandis que d’autres contextes peuvent favoriser d’autres rapports à la possession et à l’usage des ressources.
Certains de ces cadres d’interprétation se transmettent de génération en génération, contribuant à la permanence et au partage de certaines croyances au sein d’un collectif.
Certaines de ces croyances peuvent ensuite se cristalliser dans des pratiques et des formes institutionnelles.
La cristallisation de certaines croyances collectives par leur institutionnalisation
Toutes les croyances ne trouvent pas pour autant une forme institutionnelle.
Parmi la pluralité des croyances et des rapports au réel qui coexistent dans une société, certaines peuvent néanmoins s’inscrire dans des pratiques qui se stabilisent progressivement et acquièrent une reconnaissance collective.
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Les sociologues Peter L. Berger et Thomas Luckmann permettent notamment de penser ce processus à travers leur analyse de l’institutionnalisation dans The Social Construction of Reality (1966).
L’action répétée, inscrite dans un certain rapport au réel, devient habitude ; des actions similaires sont ensuite typifiées et reconnues réciproquement.
Certaines pratiques, ainsi que les significations collectives qui leur sont associées acquièrent ainsi suffisamment de stabilité pour se cristalliser sous des formes institutionnelles linguistiques, sociales, symboliques, juridiques, politiques, économiques ou normatives.
L'institutionnalisation, en leur conférant progressivement l'apparence d'une réalité objective et extérieure aux individus, contribue à renforcer leur stabilité, leur légitimité et leur transmission.
L’institution du mariage en offre un exemple concret.
La croyance selon laquelle « le mariage serait naturellement l’union d’un homme et d’une femme » a notamment pu contribuer, dans de nombreuses sociétés, à légitimer sa limitation aux couples hétérosexuels. De même, certaines croyances relatives aux rôles respectifs des femmes et des hommes ont pu contribuer à légitimer une inégalité de leurs droits au sein du mariage.
Leur inscription dans le droit a progressivement contribué à inscrire ces croyances dans des formes institutionnelles durables, participant ainsi à leur conférer une apparence d'évidence et de permanence.
Les influences réciproques entre croyances collectives et institutions
Berger et Luckmann montrent que le processus d'institutionnalisation ne s'arrête pas à l'objectivation. Une fois objectivées, les formes institutionnelles sont progressivement intériorisées par les individus.
Parce qu'elles tendent alors à être perçues comme naturelles ou allant de soi, elles renforcent progressivement le crédit qui leur est accordé, préparant ainsi leur influence sur les croyances des générations suivantes.
L'anthropologue Mary Douglas prolonge cette réflexion en montrant que les institutions, une fois intériorisées, ne se contentent pasd'être acceptées : elles contribuent également à structurer les cadres à travers lesquels nous interprétons le réel et peuvent ainsi orienter certaines de nos croyances.
« Les institutions dirigent de façon systématique la mémoire individuelle et canalisent nos perceptions vers des formes compatibles avec le type de relations qu'elles autorisent. »
– Mary Douglas, How Institutions Think
L'évolution du mariage dans de nombreuses sociétés, pour reprendre l’exemple précédent, montre toutefois que, si les dispositions juridiques relatives au mariage peuvent contribuer à renforcer le crédit accordé à certaines croyances, normes et tabous sociaux, cette influence ne fonctionne pas dans un seul sens.
L'émergence de nouvelles croyances et représentations collectives de l’union, de la famille ou des rapports de genre peut à son tour entrer en tension avec les formes institutionnelles existantes et éroder progressivement le crédit accordé à certaines formes institutionnelles.
Le philosophe Cornelius Castoriadis permet de penser cette dynamique à travers la distinction entre l’institué et l’instituant.
L’institué désigne ce qui est déjà établi, stabilisé et reproduit ; l’instituant, la capacité créatrice d’une société à faire émerger de nouvelles significations susceptibles de remettre en question et de transformer l’ordre existant.
Cette transformation n’est cependant ni automatique ni linéaire. L’instituant ne l’emporte pas nécessairement sur l’institué : garantes d'une certaine stabilité collective, les formes institutionnelles peuvent résister aux nouvelles significations, les absorber, les reformuler ou les neutraliser.
Mais cette capacité de résistance connaît ses limites : un éloignement trop important entre croyances collectives et formes institutionnelles peut progressivement conduire au discrédit de ces dernières.
Paradoxalement, leur capacité à évoluer au contact de l'instituant peut aussi contribuer à leur permanence et, dans certains cas, prévenir des ruptures plus radicales.
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